10.04.07
des pages
première réunion ce matin pour le prix littéraire.
où l'on confronte nos ressentis, où l'on se conforte les unes les autres dans nos opinions, où l'on se positionne contre un avis exprimé par la majorité, où l'on met des nuances.
pas tellement de tendresse avec certains auteurs. de l'exigeance.
je pensais à ceux qui derrière leur feuille ou leur écran avaient écrits les mots que nous avons lus pour les juger sans pitié. ceux qui avaient travaillé pour que nous ayons ces livres entre les mains. s'ils nous avaient entendues...
c'est quoi un bon roman? il faut peut-être que chacun trouve chaussure à son pied, livre à son oeil, mots à son esprit...
me reste trois livres à lire, dont les titres m'interpellent et aiguisent mon désir de me couler entre les phrases : le coeur cousu (carole martinez), les sabliers du temps (virginie langlois), et terrasse (marie ferran).
et l'envie de lire provoque chez moi l'envie d'écrire. les mots des autres appellent mes propres mots à prendre corps.
alors je vais aller me mettre au soleil dans le salon, m'entourer de choses belles et simples, tapoter sur mon clavier. continuer cette nouvelle commencée qui occupe une partie de mon esprit sans que j'en ai bien conscience. laisser couler...
29.03.07
ébauche
ébauche de mots, avant qu'ils ne s'enfuient loin de ma caboche.
voleur de chagrin
Il était devant moi, tremblant, sanglotant, les paupières gonflées des larmes salées. Le dos voûté, la tête dans les épaules. Avec cet air de l’homme au bord du gouffre qui va dans la seconde se laisser tomber. Et tant pis pour la vie.
Depuis huit années que je ne l’avais pas vu, ses joues s’étaient creusées de rigoles dans lesquelles venaient courir les larmes pour tomber en cascade sur son col de chemise. Une chemise sur mesure amidonnée, raide sur la nuque, aux poignets ornés de boutons de manchette en nacre. Et des chaussures de bowling en cuir chocolat. Des vêtements qui signent un milieu. Celui de l’argent, de la bourse, des chiffres qui tournent jusqu’à en hypnotiser ceux qui les guettent derrière un écran.
Toutes ces années l’avaient vieilli, mûri, abîmé. Il devait avoir beaucoup froncé les sourcils, pour garder cette marque au milieu du front, blanche, qui tranchait avec son bronzage de son dernier séjour aux sports d’hiver.
Il était devant moi, tentant d’articuler des mots qui restaient au fond de sa gorge nouée. Des mots qu’il ne pouvait pas libérer.
Il finit par lâcher « elle est partie ». sa voix tremblante sur la fin de cette courte phrase, pour laquelle il avait durci le ton. Pour tenir jusqu’au dernier mot. Trois mots, et il tombe déjà.
Et donc, elle était partie. Celle que je n’avais jamais vue et qu’il avait laissé prendre ce que je pensais être ma place. Elle avait pris ma place. Il la lui avait donnée. Du jour au lendemain, sans préavis, sans mise en demeure. Sans que je trouve la moindre raison sinon qu’il devait s’être lassé de moi au fil des jours.
Bien sûr qu’on se lasse de l’autre. Que l’impression de déjà vu finit par ne même plus se remarquer. Il est un temps où on l’on note davantage ce qui sort de l’ordinaire, de la routine, que ce qui est nouveau et surprenant parce que méconnu jusqu’alors. Ou oublié. La surprise n’a plus la même valeur.
Il disait souvent à propos de son travail, généralement au bout d’un an et demi, qu’il avait fait le tour de son poste. Et commençait à prêter attention aux chants des chasseurs de tête qui le laissaient indifférent quelques mois auparavant.
Alors un jour, un soir, il avait décidé qu’il avait fait le tour de moi. Examiné tous les recoins que j’avais bien voulu lui donner à voir. S’était plongé avec passion et toute la capacité de concentration dont il était capable dans le dossier « joséphine », le mien. Et puis avait fermé la pochette, sans post-it dessus pour signaler un dernier détail à reprendre.
L’affaire était entendue. Et comme elle l’était pour lui, elle devait l’être pour moi également.
Pendant que je préparais une salade, il s’était allongé sur le canapé, les yeux vides, les jambes ballantes, les bras derrière la nuque. Inerte. Il devait vraiment souffrir. Cela ne lui ressemblait pas, cette passivité, cette complaisance à se baigner dans la douleur. A s’en envelopper même, comme dans un plaid dont la chaleur nous fait revivre.
Pendant une demi-heure il n’avait pas prononcé un mot. De longues minutes à tourner autour de lui, m’arrêter dans son dos, prête à lancer un mot d’encouragement. Et puis non, de moi non plus rien ne sortait. Revenir devant le plan de travail, couper lentement les légumes, le couteau qui tombe sur la planche « schlak – schlak » régulièrement, assaisonner, touiller.
Il fallait que je gagne du temps. Pour saisir la situation, qui me semblait de plus en plus grotesque. Une farce.
« un homme largué se fait consoler par son ex ».
Dans un film, les spectateurs auraient eu pitié de moi. La pauvre, elle avait été abandonnée il y a quelques années par cette homme, et maintenant qu’il venait pleurer dans ses jupons, elle lui ouvrait sa porte et lui préparait à dîner. Voilà ce qu’ils se seraient dit.
Et ce que je me disais aussi. Pauvre fille !
J’avais toujours été faible. La naïve de service qui croyait que dans le monde autour de moi ne pouvaient planer que de bons sentiments. Que les hommes étaient des chevaliers respectant un code d’honneur, que les femmes avaient pour vocation d’être charitables.
Lorsque qu’un ami me blessait puis revenait vers moi, jamais je ne demandais des comptes, jamais je n’exigeais de réparation. Puisqu’il revenait, il devait forcément regretter, être de bonne foi. Forcément… comment pourrait-il en être autrement ?
Ma sœur en colère, contre les autres, contre moi, essayait de me remettre les idées en place, elle si réaliste. « tu te fais avoir, il se sert de toi ! ». Ce à quoi je répondais invariablement « tu vois le mal partout ».
J’étais dupe de tous les calculs que peuvent échafauder les êtres humains pour parvenir à leurs fins, se mettre en valeur, prendre du pouvoir sur un autre.
Mais lui aussi souffrait. Comment ne pas être sensible à un autre qui souffre ?
Il s’est redressé, a défroissé ses vêtements du plat de la main, d’un coup sec. Bizarrement très énergique pour un candidat à la mort par chagrin d’amour. S’est levé en demandant si c’était prêt, il avait une faim de loup. Il souriait.
Comment pouvait-il sourire ? j’observais ses lêvres. Rictus de bonne contenance ? sourire franc ? il souriait vraiment, sourire d’aise, tout va bien la vie est belle je me sens en pleine forme qu’est-ce qu’on mange ce soir j’ai l’estomac dans les talons mon dieu quelle journée.
Je l’ai vu comme jamais auparavant je n’avais vu personne.
J’ai dit : « dehors ! »
Vu sans le filtre de la crédulité de celle qui veut se faire aimer quel que soit le sacrifice à offrir.
Il s’est arrêté dans son trajet vers la table, a plissé les yeux.
J’ai répété : « dehors ! »
Air interloqué. Je n’étais pas heureuse qu’il soit venu vers moi ? C’est que je comptais pour lui, malgré tout. Au nom de nos années d’amour, de vie commune, je ne pouvais pas le chasser dans cet état de désespoir qui l’habitait. Vraiment, ça serait cruel.
« dehors ! »
Ca ne prenait pas, ça ne prenait plus, j’étais la méchante qui rejette. Celle qui ne se laisse pas embobiner par les phrases câlines de celui qui cherche un peu de réconfort avant de repartir vivre sa vie ailleurs. Sans moi.
J’ai montré la porte en fixant mes yeux dans les siens, droite, tendue par la colère et ce sentiment de puissance qui m’habitait, enfin.
Il s’est baissé pour ramasser son sac, a haussé les épaules et refermé la porte sans bruit.
J’ai jeté sa part du dîner à la poubelle, en faisant exprès de claquer très fort le couvercle. Je me suis assise et ai lentement mangé ma salade.
21.03.07
prix littéraire
pendant que les travaux se terminent doucement (mais sûrement) dans le salon/salle à manger/cuisine, pendant que le printemps reste indécis sur son installation ou non parmi nous...
je vais me plonger dans six premiers romans, échanger mes impressions et mon ressenti avec d'autres, pour participer à la remise d'un prix littéraire.
impatience de découvrir les mots de ces auteurs neufs
impatience de lire autrement que d'ordinaire
impatience de partager ce qui se dégagera de ces lectures
la remise du prix est pour le 1er juin... avec l'opportunité de rencontrer les écrivains, et de continuer de percer le mystère de la création, le processus qui mène à des pages reliées remplies de lettres.
parce que vraiment ça m'interpelle... le long chemin de ces mots du cerveau et du coeur de l'écrivain jusqu'au livre dans les mains d'une personne à une terrasse de café...
d'où viennent nos idées? ( de mots, de phrases, de chapitres, mais aussi de couleurs, de formes et de matières).
l'inspiration. comment la développer, comment la saisir?
23.01.07
au rayon des fromages
au rayon des fromages. ses yeux parcourent rapidement les produits. est-ce qu'une raclette lui ferait plaisir?
ou autre chose? non, une raclette. elle est certaine qu'il se régalera.
elle sait tout de lui.
son grain de beauté dans le dos qu'il regardait enfant par un jeu de miroirs dans la salle de bain, en demandant pourquoi il était si gros. ses angoisses de petit garçon la nuit, les monstres sous le lit, les bandits dans la penderie, le loup tapi, derrière sa porte.
elle sait de lui son affection pour la musique, et comment un stabat mater pouvait lui retourner le coeur, le dimanche soir, veille de retour en classe, accompagné de maux de ventre.
elle connaît son humour, ses manies (elle n'a jamais su expliquer cette habitude de toujours sans exception refaire son lit avant de se coucher, quel besoin avait-il?).
elle sait ses premiers chagrins, la bouche tordue et le visage fermé, les larmes qu'il s'empêche de laisser couler devant eux. "ça va aller maman, c'est pas la mort du petit cheval".
comme elle s'est inquiétée pour lui! guettant les signes, prête à donner sa vie pour qu'il ne connaisse pas trop le malheur, la frustration, les échecs qui blessent la confiance.
aime-t-il encore la raclette? sa main palpe le fromage, en suspension au dessus de l'étal. et s'il avait changé de goût?
à sa dernière visite, il avait annoncé que désormais il était végétarien, qu'on ne lui serve plus de viande. il est pourtant possible qu'il soit redevenu carnivore, depuis des mois qu'elle ne le voit qu'en coup de vent.
elle ne sait plus rien de lui.
elle ne connaît plus ses amis. avec qui passe-t-il son temps libre? que font-ils ensemble?
une femme a-t-elle passé ses doigts sur son grain de beauté en lui disant qu'avec ou sans , elle le trouvait beau?
elle sait si peu de son métier, de la manière dont il encaisse désormais les coups durs.
elle a perdu le compte de ses fiertés et de ses rancoeurs, elle n'a comme soutien que sur sa mémoire pour se rappeller qui il est. qui il était.
dans son chariot elle glisse le lourd morceau de fromage. passe à la boucherie, demande du filet-mignon pour trois. finalement pour quatre. elle ne sait même pas s'il vient seul, ou accompagné. et sourit timidement à une femme qui semble aussi indécise qu'elle. comment satisfaire quand le fil est coupé?
